jeudi, 23 juillet 2009
Une pluie de faux billets sur le Tour
"Vous prendrez bien une coupe de champagne défiscalisé ?" Au bord du lac d'Annecy, le public du contre-la-montre déguste de fines bulles et se promène entre des palmiers gonflables. Des hommes d'affaires en complet veston, attaché case sous le bras et lunettes noires de rigueur, distribuent de pleines poignées de faux billets. Un pédalo mouille dans le lac, prêt à s'évader avec la fortune des passants. C'est un paradis fiscal. Du moins une mise en scène pour dénoncer ces états désormais placés sur des listes, noires ou grises, et régulièrement tancés par les pays du G20 cette année. "A l'occasion du Tour de France, nous essayons de sensibiliser le public à la question des paradis fiscaux," explique Jean-Noël, militant de la Plateforme des paradis fiscaux et judiciaires, qui réunit une quinzaine d'associations. Monaco, Andorre, Suisse : le tracé 2009 de l'épreuve est propice à un cours d'économie accéléré. "On est aussi servi avec les vainqueurs d'étapes, ajoute Jean-Noël. Cancellara vient de Suisse, Schleck du Luxembourg, Cavendish de l'Ile de Mann !"
Une vingtaine de militants a investi les abords du contre-la-montre. Le public se montre amusé. Boit une petite coupe de "champagne défiscalisé". Les invités et partenaires d'ASO, perchés sur le toit des bus "Tourmalet" et "Izoard", regardent intrigués le spectacle qui s'offre à leurs pieds. La manifestation a été déposée en préfecture, affirment les organisateurs. Contrairement au départ de Tonnerre où un petit attroupement d'écologistes a été dispersé, à Annecy, la police laisse faire. Les vrais paradis fiscaux, eux, ont refusé des mises en scène du même genre. A Monaco, le collectif a été contraint d'organiser son "prologue" à la frontière française, au Cap d'Ail. Indésirables au départ d'Andorre, les manifestants ont distribué des tracts à l'arrivée de Saint-Girons. En cours d'étape, ils ont déployé une banderole, à la frontière du Pas de la Case. Une autre, longue de 22m, envisagée sur le câble d'un téléphérique côté français, a été interdite par un policier présent sur les lieux. A l'arrivée de Paris, dimanche, la Plateforme des paradis fiscaux et judiciaires devrait mener une autre action de sensibilisation. "Sous une forme encore à définir", indique-t-on. Ou plutôt confidentielle ?
"Nous n'avons rien contre le Tour de France, nous ne voulons pas perturber l'épreuve", souligne Jean-Noël. Pacifique et festive, la reconstitution kitch des paradis évite toute référence explicite à l'entreprise du Tour. Les militants savent que l'utilisation des logos pourrait entraîner des poursuites. Sur leurs faux billets de banque (100€ tout de même !), ils interrogent : "Un Tour de France propre ? Tout le monde
est pour. Un système économique assaini ? Idem. A quand le sprint final pour la suppression des paradis fiscaux ?" Entre 14h et 17h, les liasses de billets circulent parmi la foule. Le Tour confirme qu'il tient son rôle de caisse de raisonance pour les causes sociales et humanitaires. Malgré un contexte national très tendu au sein de nombreuses entreprises, cette année, aucun conflit ne s'est invité sur la course.
A Annecy, un autre cri de colère gronde jeudi en marge du Tour de France. Un tract anti Jeux olympiques a été glissé sous les essuie-glaces des véhicules accrédités. La cité haut-savoyarde postule à l'organisation des JO d'hiver 2018. En balance avec Pyeongchang (Corée du Sud) et Munich (Allemagne), elle attend le verdict du CIO prévu en juillet 2011. De son côté, un "comité anti JO" dénonce "le gaspillage de l'argent public", le "mythe de la croissance économique", les "conséquences écologiques désastreuses" et "cette vision de l'olympisme" ("dopage, corruption, hypermédiatisation...").
Pierre Carrey
22:51 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cavendish, schleck, cancellara, paradis fiscal, annecy, jeux olympiques, manifestations, andorre, monaco, suisse
lundi, 13 juillet 2009
Le supplice de Contador
Pauvre Contador ! Il n'a souri que quatre fois pendant la conférence de presse qui, lundi, à son hôtel de Limoges, a tourné au supplice. Au bout de dix minutes, interrogé sur l'étape la plus propice pour attaquer, il a creusé ses lèvres d'un petit croissant. Quand un reporter osa lui demander si, placé en position favorable, il pourrait recevoir le soutien d'Armstrong, il décroche un sourire improbable dans un soupir triste. Puis, il s'amuse timidement d'un effet de larsen qu'a provoqué le micro dans l'auditoire. Enfin, il découvre quelques secondes son émail impeccable pour rappeler que les polémiques en cascades chez Astana naissent du phénomène Armstrong, si médiatique... Sur les 18 questions qui lui sont posées, 14 portent sur sa relation avec son encombrant coéquipier. "Un peu répétitif", proteste-t-il. D'entrée de jeu, trois salves ont marqué le début des hostilités : pourquoi Contador n'a-il pas respecté le "plan" de son équipe dans Arcalis ? Comment réagit-il aux différentes critiques ? Est-ce que Johan Bruyneel, manager d'Astana, est en train de le "tuer" ?
Cette conférence-là se confond en interrogatoire. Alberto Contador entre mâchoires serrées dans le box des accusés, un carré entre la piscine du Novotel et une barrière de bois champêtre. Face à lui, quatre-vingts journalistes - dont une seule femme - assis à même les dalles du sol. Un mur de caméras. Ciel très lourd. Parfums d'herbe fraîche et de pommier. Réponses convenues. Contador joue la prudence, l'humilité. C'est la deuxième fois que Johan Bruyneel l'envoie au carton depuis la veille du départ à Monaco. Lance Armstrong, lui, s'épargne systématiquement les conférences d'usage. Pour un peu, il pourrait assister au feu roulant des questions depuis la fenêtre de sa chambre, la façade de l'hôtel surplombant la terrasse et la piscine. Mais peut-être a-t-il préféré piquer un petit somme quand son coéquipier, lui, a dû faire une croix sur la grande tradition espagnole de la sieste.

L'exercice est cruel. La presse insiste pour savoir si Alberto et Lance dînent à la même table. Contador esquive. Sa voix monocorde, son regard fixe, ses mains nouées au-dessous de la table trahissent une profonde lassitude et une gêne abyssale. Dans ce huis-clos, il doit répondre une nouvelle fois du leadership chez Astana. Ce jour-là, il ne peut-même pas compter sur Bruyneel comme avocat commis d'office. Car le manager a préféré honorer une réunion avec les autres équipes pour exiger d'ASO et de l'UCI le maintien des oreillettes sur l'étape de mardi. La table ronde a beau se tenir dans un salon du même hôtel, Bruyneel ne s'est pas absenté une seconde pour soutenir son coureur. Au-dehors, Contador fond au soleil. Des curieux se pressent de l'autre côté de la barrière, appareils numériques à la main. Des cameramen brandissent leur téléphone portable pour immortaliser la scène. Celle du futur vainqueur du Tour ou bien celle d'un champion en péril, qui sera effectivement "tué" dans les Alpes par Bruyneel ?
L'équipe Astana est en train de commettre un crime presque parfait. La dernière question interpelle Alberto Contador sur son orgueil piqué au vif. Il y répond l'air plus grave que jamais. Peu importent les mots, qui s'évadent vers les oubliettes du cyclisme. Cet après-midi là consacre davantage l'image d'un prévenu. Il est oppressé, écartelé. A sa droite siège Philip Maertens, ancien animateur de la chaîne flamande VRT, ami de Johan Bruyneel et donc responsable communication chez Astana. A sa droite apparaît son attaché de presse personnel, Jacinto Vidarte, ex-journaliste au quotidien espagnol Marca, et surtout ex-porte parole de Manolo Saiz chez Liberty Seguros. L'avenir de Contador surgit naturellement au détour d'une question. Il refuse d'en dire plus sur la rumeur d'une nouvelle équipe que lancerait Fernando Alonso, le champion de Formule 1. La presse italienne révèle qu'il pourrait en être le leader unique. De toute façon, il a déjà changé seul face à lui-même. 16h, ce lundi, au Novotel de Limoges : c'est officiel, Alberto Contador est lâché par Astana.
Pierre Carrey
23:56 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contador, armstrong, bruyneel, monaco, limoges, aso, uci, oreillettes, fernando alonso, manolo saiz
samedi, 04 juillet 2009
Monaco lance un Tour à la James Bond
Un braquage de grande ampleur a eu lieu dans la plus grande discrétion, au Fermont Monte Carlo. Le suspect s'y est repris à plusieurs fois, entre mercredi et samedi, emportant un butin estimé à plusieurs millions d'euros. Lorsqu'il est réapparu ce samedi matin, dans les salons ouatés du palace, la sécurité ne l'a pas intercepté. Etait-elle intimidée par son double passeport, kazakh et russe ? Car Alexandre Vinokourov possède les deux nationalités. Avant même le contre-la-montre de samedi, il a cambriolé chez Astana son manager, Johan Bruyneel, et son co-leader, Lance Armstrong, fracturant au passage l'esprit d'équipe.
C'est un autre Tour de France qui se trame dans les hôtels de Monaco. Tandis que Cédric Vasseur active ses démarches pour monter une nouvelle équipe l'an prochain, que les Britanniques du futur Team Sky poursuivent leur marché de coureurs, Vinokourov construit la nouvelle Astana. Sans Bruyeel et Armstrong, qui seront vraisemblablement débarqués en septembre, donc. Le coureur kazakh a annoncé en revanche qu'il entendait effectuer son retour dans l'équipe cet été, avant, probablement, d'en prendre les rênes d'ici deux à trois ans.

Un décor inhabituel pour le vélo
Vinokourov est l'un des fantômes de Monaco, une intrigue de plus dans cette atmosphère déjà suffocante du Tour de France, y-compris au sens propre puisqu'ici les peaux sont moites. La principauté offre à l'épreuve un décor emprunté à James Bond, avec ses Bentley rutilantes que les voituriers bichonnent devant le casino, mais aussi ses complots ourdis dans le ventre rebondi des yachts. Les cyclistes déambulent dans ce cadre irréel, ce luxe ostentatoire que les temps appellent "bling-bling". Andreï Tchmil, manager de l'équipe russe Katioucha et ancien ministre moldave des sports, ajoute au mystère des lieux en arpentant le ponton du Club Marine, portable à l'oreille. Alignés face au port, les bus des équipes font tourner leur moteur pour assurer la fraîcheur de la clim. Pour le public qui se presse au-dehors, l'air est de plus en plus lourd. Raymond Poulidor, l'homme du terroir, qui se serait sans doute imposé sur le Rocher, dans le Tour 1964, s'il n'avait attaqué un tour trop tôt sur la cendrée, avoue : "Pour moi, Monaco, c'est plus la Formule 1 que le vélo. Mais un départ du Tour de France se doit toujours d'être somptueux. Celui-là est réussi."
Le film 2009 relève de la superproduction. La vedette est américaine, le premier rôle espagnol et, le scenariste secret, kazakh. Les figurants y seront français, certains simples silhouettes, d'autres autorisés à donner la réplique sur quelques étapes. Le peloton, décimé par l'affaire Puerto et en mal de stars, retrouve son James Bond, qui avait promis de prendre sa retraite. Il y aura des gentils et des méchants, des trahisons et des barouds d'honneurs, des attaques à la mitrailleuse et des cascades en hélico, et sur les Champs-Elysées, un Vodka Martini, médium dry, au shaker, surtout pas à la cuillère... Les commerçants monegasques ont craint que leur clientèle goûte guère le spectacle du Tour. Les marchands de souvenirs ont frémi à l'idée que les autochtones boudent les souvenirs, pas assez clinquants, un peu trop populaires. Mais, samedi soir, la recette était florissante. Le Tour, comme un bon James Bond, reste un produit très familial.
Pierre Carrey
21:50 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : tour de france, cyclisme, monaco


