mercredi, 22 juillet 2009
Paroles d'arbitre
Daniel Marcoux, figure du cyclisme en Languedoc-Roussillon (1), officie comme commissaire sur le Tour de France. Il raconte au Blog du Midi Libre les coulisses de ce travail d'arbitre très méconnu.
Blog du Midi Libre : Chaque jour sur ce Tour, Kenny Van Hummel (Skil-Shimano) se bat devant le camion balai. Avez vous conscience que vous provoquerez un drame national aux Pays-bas si vous l'éliminez un soir ?
Daniel Marcoux : Ce serait dommage qu'il termine hors délais. Mais, sur ce Tour de France, ceux-ci sont assez élevés. Et il faut reconnaître que le 199 [les commissaires désignent presque toujours les coureurs par leur numéro de dossard, NDLR] est le premier coureur décroché dans le premier col de chaque étape...
Vous avez pourtant repêché Spilak (Lampre) sur l'étape Vittel-Colmar ?
Il s'agissait d'une situation particulière. Le coureur a été gêné par le public dans l'ascension du dernier col. Nous avions déjà eu du mal à passer, nous, avec nos voitures. Les déplacements de la foule se sont accentués après le passage des premiers coureurs et le dernier s'est retrouvé quasi bloqué. Comme ses ennuis nous ont été confirmés par la gendarmerie, le médecin, le commissaire de la voiture balai, nous avons décidé de l'autoriser à repartir le lendemain.
Quelle est la décision la plus difficile à prendre quand on est un commissaire ?
La mise hors course. C'est une sanction grave, qui correspond à des faits graves. Comme l'ensemble des décisions que nous prenons collégialement, nous devons être totalement sûrs de nos informations et lever la moindre ambiguité. Dans le doute, nous nous abstenons de prononcer une sanction. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de mise hors course sur ce Tour de France. Ce qui ne signifie pas que certains n'ont pas commis des faits répréhensibles, mais nous n'en avons pas été les témoins [sourire].
"Nous avons utilisé des images inédites pour déclasser Cavendish"
Le déclassement de Mark Cavendish à Besançon est-il, comme vous le dites, "sans ambiguité" ?
Oui. Son équipe a beaucoup plaidé sa cause et nous a demandé de revenir sur notre décision. Nous sommes effectivement conscients qu'elle peut influencer la lutte pour le maillot vert [rétrogradé à la dernière place du peloton pour sprint irrégulier, Cavendish a perdu 13 points sur son rival Hushovd, NDLR]. Mais nous avons visionné de nombreuses images de l'arrivée, y-compris certaines inédites pour le grand public. Sous l'angle de la vidéo la plus souvent diffusée, on voit la fin de l'action et non la faute. Mais, nous, avec la caméra de face et la vue d'hélicoptère, nous savons que le sprint de Cavendish a vraiment été irrégulier.
Lorsque le sprint semble moins houleux, vérifiez-vous quand même les images ?
Nous visionnons les images de chaque arrivée groupée. Dans le cas de Mark Cavendish, le commissaire avant a décelé une anomalie la première fois qu'il a regardé la vidéo. Comme Hushovd et Cavendish se sont expliqués fortement après la ligne, comme l'équipe Cervélo a porté réclamation, nous avons décidé de revisionner le film très attentivement. Donc, nous n'avions aucun doute au moment de déclasser Cavendish.
Vous devez être les mal aimés du peloton ?
Oui et non. Jusqu'à présent, malgré une pluie de pénalités, les directeurs sportifs ne se sont jamais plaint. Ils semblent accepter. Mais les sanctions ne produisent pas les effets escomptés puisque nous avons de nombreux cas de récidive. Ce matin, à l'hôtel, je me suis retrouvé dans l'ascenseur avec un directeur sportif dont je tairai le nom. Il m'a dit : "Je n'ai jamais vu autant de pénalités sur ce Tour". Je lui ai répondu : "Je n'ai jamais vu de directeurs sportifs aussi indisciplinés".
"Les équipes n'ont pas l'air de se soucier des amendes"
Comment expliquez-vous cette recrudescence de fautes constatées ?
Nous sanctionnons essentiellement avec des amendes. Les équipes n'ont pas l'air de trop s'en soucier. Peut-être que nous devrions aller plus loin, par exemple en déclassant une voiture ou en supprimant un jour ou deux la deuxième voiture de l'équipe concernée [chaque formation a droit à deux véhicules derrière le peloton, disposés selon le classement général de leur meilleur coureur, NDLR].
Parmi cette pluie de pénalités, une large partie s'applique pour des refus d'obtempérer. Cela traduit-il une baisse de l'autorité des commissaires ?
En montagne, la circulation est très compliquée. Plusieurs directeurs sportifs essaient de forcer les barrages temporaires que nous mettons en place pour les voitures suiveuses, pour protéger les différents groupes et ne pas fausser les écarts. Mais je crois que les directeurs sportifs agissent, comme souvent, dans le feu de l'action. A tête reposée, ils ne chercheraient pas à s'approcher aussi près de leurs coureurs. D'ailleurs, si on les autorisait à nous doubler, ils nuiraient parfois aux intérêts de leurs propres coureurs [en offrant, avec leur voiture, des points de mire aux poursuivants, NDLR].
Jean-François Pescheux, directeur des compétitions chez ASO, a réclamé voilà 15 jours, à Marseille, des sanctions plus sévères contre les coureurs d'Astana qui arrivaient trop tard à la signature de la feuille de départ. Qu'en pensez-vous ?
Nous appliquons les sanctions prévues par le règlement UCI. Je pense que les coureurs sont davantage étourdis que désinvoltes lorsqu'ils se présentent après la fermeture du contrôle des signatures.
"Nous ne sommes ni des policiers ni des gendarmes"
Johan Bruyneel, manager d'Astana, s'est plaint d'une cohue dans la file des voitures suiveuses entre Limoges et Issoudun, journée disputée sans oreillettes. Avez-vous constaté vous aussi un désordre inhabituel ?
Ce fut plus difficile de gérer les voitures ce jour-là, c'est vrai. Les directeurs sportifs étaient stressés et voulaient fréquemment monter à hauteur de leurs coureurs pour leur donner des conseils ou les ravitailler. Nous avons donc tout fait pour faciliter leurs conditions de travail. Pour le reste, nous n'avons fait qu'appliquer les décisions de l'UCI : interdiction des oreillettes entre Limoges et Issoudun, autorisation entre Vittel et Colmar. Nous avons eu peu de retours de la part des équipes, qui, comme ASO, ont directement traité avec l'UCI sur ce dossier.
Quelles sont selon vous les qualités d'un bon commissaire ?
Il doit prévenir avant de sanctionner. Quand il observe un "bidon collé" [un coureur qui reste trop longtemps accroché au bidon que lui tend son directeur sportif en voiture, NDLR], il donne un coup de sifflet. Si le coureur récidive un peu plus loin, il est sanctionné. Il se concentre purement sur la régularité sportive de l'épreuve. Nous ne sommes ni des policiers ni des gendarmes ! Nous sommes concentrés purement sur l'aspect sportif de la course. Les garants de son équité, c'est nous.
Hier, vous officiez depuis la voiture n°3. Cela signifie-t-il que vous êtes incapable de suivre l'étape ?
Quand on est concentré sur un secteur particulier, on perd la vue d'ensemble de l'étape. J'étais obligé de demander régulièrement à mon chauffeur ce qui se passait, qui était en tête, si les écarts devant avaient changé... Avec le bruit de la foule, à travers le toit ouvrant, je n'entendais pas radio tour. Souvent, les commissaires sont obligés de lire la presse le lendemain matin d'une étape. C'est là que nous apprenons des trucs.
(1)Daniel Marcoux est président des comités du Languedoc (régional) et du Gard (départemental). Il a déjà travaillé trois fois sur le Tour de France en qualité de commissaire, sur une moto (1993) et placé sur la ligne d'arrivée (2004 et 2006).
Propos recueillis par Pierre Carrey
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samedi, 18 juillet 2009
La grosse boulette du Team Columbia
Si les directeurs sportifs du Team Columbia étaient entraîneurs dans une équipe de foot, ils seraient tous virés sur le champ, ce samedi soir. L'objet du délit : ils ont perdu coup sur coup le maillot jaune et le maillot vert. Le premier était promis à George Hincapie, le capitaine de route américain, ancien lieutenant de Lance Armstrong. On sait que l'équipe Astana, plus encore que l'AG2R-La Mondiale du leader Rinaldo Nocentini, contrôle les échappées et filtre leurs compositions. Depuis le départ de Monaco, ils jouent les videurs de boîte de nuit sur ce Tour. Entre Colmar et Besançon, dans la bonne échappée de 12 coureurs, ils avaient laissé filer Hincapie. Leur vieil ami était le mieux placé au classement général. Même lorsque le Russe Sergei Ivanov (Katioucha) démarra à 11 kilomètres du but, il était toujours maillot jaune virtuel. A 4 kilomètres, il possédait toujours 35 secondes d'avance sur Rinaldo Nocentini.
Que s'est-il passé ensuite pour que George Hincapie rate de cinq secondes le paletot sacré ? Tout simplement, sa propre équipe a réduit l'écart. En football, c'est un peu le gardien qui marque contre son camp. Bien entendu, le Team Columbia a imprimé un train soutenu, mais sans affoler les compteurs. Elle disposait d'une marge de sécurité suffisante (près de 9 secondes au kilomètres) pour assurer à l'avant le maillot jaune de George Hincapie et à l'arrière le vert de Mark Cavendish. Dans les quatre derniers kilomètres, la Columbia a remonté son finisseur vedette. De fait, elle a été obligée de lancer le sprint, à une vitesse bien supérieure aux hommes de tête, qui, eux, perdaient du temps dans la désorganisation et les contre-attaques multiples.
Les stratèges du Team Columbia ont été trop gourmands. Hincapie peut légitimement leur en vouloir. Le dossier Cavendish est plus subtil. A la décharge de ses directeurs sportifs, "Cav" n'aurait sans doute pas pu reprendre à Besançon le maillot vert de Thor Hushovd. Distancé de cinq points le matin, il lui en aurait repris un tout au plus, selon le barême officiel. Le peloton arrivait pour la 13e place seulement. Il a été réglé par Cavendish, devant Hushovd. Mais, en fin de compte, le tonitruant British se retrouve classé 154e de l'étape, soit dernier du peloton !
Les commissaires l'ont ainsi sanctionné pour "sprint irrégulier". Car, en visionnant le film des ultimes hectomètres, un drôle de western se faisait jour en tête du peloton. Mark Cavendish a ainsi lentement tassé Thor Hushovd contre les barrières. Une image le montre même lâchant son guidon quelques secondes pour lui asséner un coup de coude. L'accrochage a suscité un gros coup de gueule d'Hushovd une fois la ligne franchie et un geste de la main de Cavendish qui traduisait son souverain mépris. En attendant, ce dernier accuse désormais 18 points de retard pour le maillot vert. A partir de demain, la montagne ne donnera peut-être pas lieu à une bataille épique entre grimpeurs ou candidats à la victoire finale. On sait en revanche qu'entre deux cols, les monstres de vitesse règleront leurs différends sur les sprints intermédiaires. Et que le Team Columbia à coeur de racheter sa grosse erreur de Besançon.
Pierre Carrey
20:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hincapie, cavendish, hushovd, renshaw, nocentini, maillot jaune, maillot vert, déclassement, sergei ivanov, lance armstrong


