dimanche, 26 juillet 2009
Croyez-vous encore au Tour ?
A ce stade, le Tour de France n'est plus un simple paradoxe. C'est la faille de San Andreas ! Il y a d'un côté l'engouement en très forte hausse des spectateurs sur le bord des routes (affluence record à Barcelone, dans Verbier, sur le Ventoux...) et de l'autre l'ennui dont se plaignent suiveurs et "connaisseurs". D'un côté le scepticisme de 80% des Français, avant même le départ, quant à la probité du futur vainqueur, de l'autre l'irrépressible besoin de croire, quasi père-noëlesque voire religieux. Au soir de ce Tour de France, les sentiments sont partagés. C'était beau/décevant. Astana a suscité l'intérêt/tué la course. A vous de choisir. Il en va de même pour le chapitre le plus occulté cette année de l'épreuve, le plus perdu dans ses sous-couches prendant qu'émergeaient des polémiques annexes comme celle des oreillettes.
Le dopage ? Depuis 1998, il est devenu le prisme principal par lequel se juge l'épreuve. Il peut défaire un classement, pourir une ambiance, déclencher des scandales en cascades et des feuilletons qui rehaussent la dramatique du sport. Cette année, aucun cas positif parmi les participants n'est à déplorer. Troublant ? Réconfortant ? Thomas Dekker (Silence-Lotto) a été confondu avant le départ, avec des échantillons datant de 2007. Cinq noms sont tombés dans le cadre du passeport sanguin (dont un coureur à la retraite). Sur l'étape Vittel-Colmar, l'UCI a annoncé les contrôles à l'EPO de Landaluze (Euskaltel) et de Serrano (Fuji-Servetto) respectivement sur le Dauphiné Libéré et le Tour de Suisse. 2e du Tour d'Italie, Danilo Di Luca (LPR) est tombé, à l'EPO lui aussi, pendant l'étape Martigny-Bourg-Saint-Maurice. La plus grosse prise de l'été. Mais sur le Tour, tout va bien. Pour l'instant.
Il y a deux lectures possibles. L'une optimiste et l'autre inquiète. Elles ne s'opposent pas de front et concernent parfois les mêmes faits. A vous de picorer les signes qui vous conviennent.
5 motifs d'y croire
-Aucune démonstration outrancière et répétée n'est à déplorer cette année, contrairement à 2008 (Ricco et les Saunier Duval) et 2007 (Vinokourov, Rasmussen...).
-Chacun est dans on rôle : à l'exception de Contador qui bat Cancellara sur le chrono d'Annecy, chaque spécialiste tient sa partition, sans grande surprise. Les rouleurs et les grimpeurs sont à leur place et les meilleurs supposés sont devant.
-La 10e place finale de Christophe Le Mével (Française des jeux), qui aurait été 14e sans son échappée en "plaine" sur l'étape Colmar-Besançon. Son coéquipier Sandy Casar est 12e. Depuis 1999, les Français, supposés plus sains que la moyenne du peloton, servent de baromètre. Ce n'est pas toujours très pertinent ni honnête mais c'est un indicateur intéressant.
-La fatidique 3e semaine fait des dégâts chez quelques favoris : Tony Martin (Columbia) dévisse, même Klöden (Astana) coince dans le final des ascensions.
-La 4e place au général de Bradley Wiggins (Garmin) apaise : le Britannique est membre d'une équipe farouchement opposée au dopage, qui pratique des tests internes, et reçoit l'onction du président de l'UCI Pat McQuaid et du journaliste "ultra" Paul Kimmage.
5 motifs de ne pas y croire
-Alberto Contador entretient de lourds soupçons. Selon les calculs de l'entraîneur Antoine Vayer, dans son ascension de Verbier : "avec un effort de vingt minutes à 90 % de VO2max, son poids de 62 kilos, sa puissance maximale aérobie serait de 493 watts, ce qui donne une consommation d’oxygène de 6,17 litres/minutes : 99,5 ml/min/kg !" Interrogé par la presse, Contador refuse de livrer sa capacité respiratoire (VO2max).
-Que penser de la facilité d'Andy Schleck ? De la chevauchée vosgienne d'Heinrich Haussler vers Colmar ? Du train imbattable de Columbia (60 victoires depuis janvier) pour les sprints et du tempo implacable d'Astana en montagne ?
-Le contexte "décomplexé" (tiens, c'est l'adjectif réservé aux coureurs français, jamais autant à leur aise depuis la retraite de Jalabert et de Virenque...), l'union sacrée ASO-UCI, le retour d'Armstrong... Toutes ces coïncidences laissent craindre un retour en arrière.
-L'alerte donnée en deuxième semaine par Pierre Bordry. Le président de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) dénonce une "complaisance" des contrôleurs UCI à l'égard de certaines équipes (Astana, qui a droit, d'après lui, à 40 minutes de battemlent pendant que les inspecteurs boivent un café). Bordry, menacé de procès par l'UCI, a fait un peu marche arrière depuis. De leur côté, les tests AFLD pratiqués à l'arrivée, au lieu de se concentrer comme l'an passé sur des coureurs "ciblés", ont plusieurs fois visé une liste aléatoire : le 1er de l'étape, le 2e, le 3e, le 4e...
-La 4e place au classement général final de Bradley Wiggins, qui se découvre à 29 ans des aptitudes pour les grands tours, fait inévitablement penser à l'éclosion de Bernhard Kohl l'an passé. Le suiveur est un chat échaudé qui craint l'eau froide de Vittel.
Pierre Carrey
22:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : thomas dekker, landaluze, danilo di luca, ricco, vinokourov, rasmussen, contador, cancellara, christophe le mével, sandy casar
samedi, 25 juillet 2009
Contador champion lisse
Alberto Contador a fait des progrés en langue de bois. Il y a 11 jours, à Limoges, il avait été passé au gril des questions (sur Armstrong). Il avait paru en souffrir. A Sion, voilà cinq jours, il semblait un soupçon plus décontracté et avait conclu sa rencontre avec la presse d'un "merci". Mais tout s'était écroulé après le contre-la-montre d'Annecy, il y a deux jours, lorsqu'il avait refusé par trois fois de répondre aux interrogations sur les évaluations chiffrées de sa performances, en particulier sur sa capacité respiratoire (VO2max).
Le sujet devait revenir sur le tapis ce soir, à la conférence rituelle du futur vainqueur. Ce fut la troisième question posée, dans le gymnase moite de Vaison-la-Romaine : "Pourquoi as-tu refusé de nous répondre l'autre soir ?" Quand Alberto Contador balayait les braises à Annecy d'un "question suivante", il a planté son regard dans celui de l'interlocuteur. A pris son temps. Et a rappelé qu'il était régulièrement contrôlé. Il n'a pas répondu mais a répondu quand même. Tout un art, qu'il commence enfin à maîtriser. Au passage, la référence incontestable au nombre de tests est une spécialité de Lance Armstrong. Un constat plus qu'un argument. C'est aussi une fin de non recevoir.
Contador n'a toujours pas révélé ses valeurs respiratoires. Comme s'il avait quelque chose à cacher. Mais il a un sourire de pub pour le dentifrice et sans doute une haleine fraîche à la chlorophylle. Lâché par son manager Bruyneel, victime de multiples peaux de banane jetées par Armstrong sous ses pieds, Contador a fini par attendrir les médias. Son attaché de presse personnel semblait plus nerveux que lui en entendant la question sur sa VO2max et celle sur le peloton tout propre et sans scandale du Tour qui, forcément, ravit Alberto. Le stylo orange faisait tic-tic dans la main fébrile de l'attaché. En bout de table, le responsable communication d'Astana, un ami de Johan Bruyneel, s'amusait avec son Blackberry et cherchait des regards complices dans la salle, sourire cynique en coin.
Alberto Contador ne dit pas non plus où il courra l'an prochain. La rumeur le voit rester chez Astana avec Vinokourov, ou retourner au pays chez Caisse d'Epargne, ou encore conduire la nouvelle formation voulue par Fernando Alonso. "Il est trop tôt pour le dire", a-t-il lâché. Le maillot jaune se contient quand il mentionne sa relation avec Armstrong : "A la fin, tout s'est arrangé". Pour toutes ces questions, il est en pilotage automatique. Les réponses sont aussi prévisibles que les interrogations de la salle. Il est un poil plus disert sur les sujets plus anodins comme sa rivalité avec Andy Schleck ou ses états d'âme du moment. L'ensemble est lisse et sans grandeur, mais poli et tiré à quatre épingles. Le Contador 2009 marquera-t-il la légende du Tour ? Fourbe et fourbu cette année, Armstrong apparaît presque plus humain, Sastre et Pereiro à peine moins charismatiques. Vivement 2010.
Pierre Carrey
21:44 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : contador, bruyneel, vo2max, sastre, pereiro, schleck
lundi, 20 juillet 2009
Lance Armstrong ne répond plus
Le programme de Lance Armstrong a brusquement changé pour la seconde journée de repos du Tour. Ce lundi, il devait donner une conférence de presse à l'UCI. Le rendez-vous avait été fixé avant même le départ de Monaco. La fédération internationale n'était pas peu fière d'accueillir en ses murs son athlète le plus célèbre au monde. Elle avait conçu pour la presse une visite guidée de ses locaux, suivie d'une rencontre en début d'après-midi avec Lance Armstrong et d'une autre avec le porteur du maillot jaune - en espérant peut-être qu'il s'agirait de la même personne.
Or, les proches d'Alberto Contador ont fait savoir dès dimanche soir que le coureur espagnol ne quitterait pas son hôtel, à Sion. Sa conférence de presse, organisée sur la terrasse de l'établissement, en bordure d'une rue très fréquentée, a attiré autant de journalistes que de fans. Le ton était un poil plus décontracté qu'à Limoges il y a une semaine. La chaleur était la même. Le dispositif aussi : le responsable communication d'Astana siégeait à droite de Contador, son attaché de presse personnel à gauche. Et toujours pas de Johan Bruyneel. "Il est trop occupé", selon la version politiquement correcte fournie par son staff.
La rumeur a courue que le manager d'Astana était parti à l'UCI avec son ami Armstrong. Mais cette conférence-là fut annulée elle aussi. Le septuple vainqueur du Tour a refusé tout entretien. Comme pour rester sur ses déclarations d'hier, à Verbier, empreintes d'apaisement et d'allégeance envers Contador. La belle journée à l'UCI est tombée à l'eau. De toute façon, Lance Armstrong n'avait pas l'intention d'y parler vélo. Le thème retenu : la lutte anticancer et sa fondation Livestrong. Laquelle possède déjà une équipe continentale (troisième division) à son nom, aux Etats-Unis, et pourrait servir de socle à la nouvelle grande équipe dont rêvent Armstrong et Bruyneel pour 2010.
Les suiveurs les plus optimistes espéraient que le coureur américain annonce aujourd'hui la création de cette double machine de guerre, sportive et caritative. Mais le Tour de France a basculé à Verbier. Contador a réveillé l'épreuve et Armstrong digère sa défaite. C'est son homonyme Neil qui fait la une des journaux en ce quarantième anniversaire du premier pas sur la Lune.
Pierre Carrey
19:11 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lance armstrong, contador, bruyneel, uci, livestrong
vendredi, 17 juillet 2009
Le Tour de la résignation
Difficile de canarder les coureurs. Certes, il serait tentant d'épingler les favoris, de moquer leur apathie, de hurler sa colère d'un téléspectateur assoupi. Dans le peloton, le sujet fâche. Coureurs et directeur sportifs rétorquent qu'ils sont là pour gagner sur le Tour, pas pour assurer un divertissement. N'empêche. L'étape de Colmar, qui avait mis en péril le maillot jaune de Jan Ullrich à la fin du Tour 1997, a été une promenade de santé pour Contador, Armstrong et Klöden. Il paraît que les Saxo-Bank avaient un plan de bataille. Finalement, les frères Schleck n'ont pas bougé. Cadel Evans, qui découvre cet été les vertus de l'attaque, comme dans l'Envalira vendredi 11, voire hier matin, n'est pas non plus passé à l'offensive. "Il faisait froid. Bon, nous avions prévu qu'il essaie quelque chose dans le dernier col, mais il n'a pas pu", se justifiait son directeur sportif, Hendrik Redant.
Vrai qu'il faisait froid. Le thermomètre se figeait à 8°C au sommet des cols des Vosges. Sylvain Chavanel (Quick-Step), longtemps échappé avec le vainqueur de l'étape, Heinrich Haussler (Cervélo), a souffert d'un climat écossais. Il a également pâti d'une hypoglycémie, tout comme Brice Feillu (Agritubel), en contre-attaque dans le final. Sur ce Tour, le peloton se plaint tantôt du froid, tantôt du chaud. Il faudra songer à remplacer le direct des étapes par un long bulletin météo. Mais les sarcasmes sont gênants alors qu'une majorité des concurrents semble avoir levé le pied, au gré d'une lutte antidopage intensifiée. Sous couvert d'anonymat, quelques coureurs réclament un peu d'indulgence : "On fait ce qu'on peut..." Soit. Le malaise de ce Tour rappelle une boutade de Pierre Chany. Le "plus grand journaliste de cyclisme", mort en 1996, regrettait les Paris-Roubaix courus sans amphétamines. Moins bouillonnants, forcément.
Mais le courage n'est pas une affaire de produits dopants. Cette qualité fait cruellement défaut à plusieurs adversaires des Astana. Deux raisons possibles à ce sentiment de résignation. D'abord l'effroi devant le grand train plombé Astana. Il paraît imprenable, implacable dans sa trajectoire. Lance Armstrong a renforcé son blindage. Son emprise sur ses concurrents est presque comme celle exercée sur Jan Ullrich entre 2000 et 2005. En 2001, Armstrong tua son rival en le foudroyant du regard au pied de l'Alpe d'Huez, au terme d'une étape où il avait fait croire à une méforme. Comme de juste, c'est Armstrong qui a accéléré aujourd'hui dans le sommet du Platzerwasel. "Pour décourager ses adversaires", a précisé Johan Bruyneel, son manager. Carlos Sastre, Cadel Evans et Andy Schleck courent donc pour une 2e ou une 3e place sur le podium des Champs-Elysées.
La léthargie s'installe aussi à cause d'une peur nouvelle et très à la mode : la "peur du contre". Déjà, sur le Tour 2008, Evans et Vande Velde avaient hésité à suivre l'attaque de Sastre dans l'Alpe d'Huez. Le grimpeur espagnol était parti cueillir son maillot jaune. Personne n'avait osé l'accompagner, au cas où le reste du groupe serait revenu et aurait contre-attaqué. C'est la tactique du zéro risque. Elle s'avère utile pour garantir de belles places d'honneur. Sur le Critérium du Dauphiné libéré, le mois passé, Contador et Evans n'avaient pas osé flinguer le leader Valverde. Peut-être pour respecter une coalition extra-sportive. A l'époque, ils avaient chacun avancé une explication stratégique : suivre les autres pour ne pas s'exposer à une contre-attaque.
Dans ce contexte anti-vélo (car ce sport se construit dans l'offensive), il faut rendre grâce au tempérament de Brice Feillu. Le jeune Français a pédalé avec les oreilles pour boucler l'étape de Colmar. Il visait pourtant un banal rapproché au classement du meilleur jeune. "Au moins, j'aurais tenté quelque chose, expliquait-il à l'arrivée. Pourquoi je devrais avoir des complexes ? Les autres sont comme nous. Si je me sens bien, je ne vais pas attendre les trois dernières étapes pour attaquer."
Pierre Carrey
23:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : haussler, chavanel, pierre chany, sastre, contador, armstrong, schleck, evans, jan ullrich, klöden
lundi, 13 juillet 2009
Le supplice de Contador
Pauvre Contador ! Il n'a souri que quatre fois pendant la conférence de presse qui, lundi, à son hôtel de Limoges, a tourné au supplice. Au bout de dix minutes, interrogé sur l'étape la plus propice pour attaquer, il a creusé ses lèvres d'un petit croissant. Quand un reporter osa lui demander si, placé en position favorable, il pourrait recevoir le soutien d'Armstrong, il décroche un sourire improbable dans un soupir triste. Puis, il s'amuse timidement d'un effet de larsen qu'a provoqué le micro dans l'auditoire. Enfin, il découvre quelques secondes son émail impeccable pour rappeler que les polémiques en cascades chez Astana naissent du phénomène Armstrong, si médiatique... Sur les 18 questions qui lui sont posées, 14 portent sur sa relation avec son encombrant coéquipier. "Un peu répétitif", proteste-t-il. D'entrée de jeu, trois salves ont marqué le début des hostilités : pourquoi Contador n'a-il pas respecté le "plan" de son équipe dans Arcalis ? Comment réagit-il aux différentes critiques ? Est-ce que Johan Bruyneel, manager d'Astana, est en train de le "tuer" ?
Cette conférence-là se confond en interrogatoire. Alberto Contador entre mâchoires serrées dans le box des accusés, un carré entre la piscine du Novotel et une barrière de bois champêtre. Face à lui, quatre-vingts journalistes - dont une seule femme - assis à même les dalles du sol. Un mur de caméras. Ciel très lourd. Parfums d'herbe fraîche et de pommier. Réponses convenues. Contador joue la prudence, l'humilité. C'est la deuxième fois que Johan Bruyneel l'envoie au carton depuis la veille du départ à Monaco. Lance Armstrong, lui, s'épargne systématiquement les conférences d'usage. Pour un peu, il pourrait assister au feu roulant des questions depuis la fenêtre de sa chambre, la façade de l'hôtel surplombant la terrasse et la piscine. Mais peut-être a-t-il préféré piquer un petit somme quand son coéquipier, lui, a dû faire une croix sur la grande tradition espagnole de la sieste.

L'exercice est cruel. La presse insiste pour savoir si Alberto et Lance dînent à la même table. Contador esquive. Sa voix monocorde, son regard fixe, ses mains nouées au-dessous de la table trahissent une profonde lassitude et une gêne abyssale. Dans ce huis-clos, il doit répondre une nouvelle fois du leadership chez Astana. Ce jour-là, il ne peut-même pas compter sur Bruyneel comme avocat commis d'office. Car le manager a préféré honorer une réunion avec les autres équipes pour exiger d'ASO et de l'UCI le maintien des oreillettes sur l'étape de mardi. La table ronde a beau se tenir dans un salon du même hôtel, Bruyneel ne s'est pas absenté une seconde pour soutenir son coureur. Au-dehors, Contador fond au soleil. Des curieux se pressent de l'autre côté de la barrière, appareils numériques à la main. Des cameramen brandissent leur téléphone portable pour immortaliser la scène. Celle du futur vainqueur du Tour ou bien celle d'un champion en péril, qui sera effectivement "tué" dans les Alpes par Bruyneel ?
L'équipe Astana est en train de commettre un crime presque parfait. La dernière question interpelle Alberto Contador sur son orgueil piqué au vif. Il y répond l'air plus grave que jamais. Peu importent les mots, qui s'évadent vers les oubliettes du cyclisme. Cet après-midi là consacre davantage l'image d'un prévenu. Il est oppressé, écartelé. A sa droite siège Philip Maertens, ancien animateur de la chaîne flamande VRT, ami de Johan Bruyneel et donc responsable communication chez Astana. A sa droite apparaît son attaché de presse personnel, Jacinto Vidarte, ex-journaliste au quotidien espagnol Marca, et surtout ex-porte parole de Manolo Saiz chez Liberty Seguros. L'avenir de Contador surgit naturellement au détour d'une question. Il refuse d'en dire plus sur la rumeur d'une nouvelle équipe que lancerait Fernando Alonso, le champion de Formule 1. La presse italienne révèle qu'il pourrait en être le leader unique. De toute façon, il a déjà changé seul face à lui-même. 16h, ce lundi, au Novotel de Limoges : c'est officiel, Alberto Contador est lâché par Astana.
Pierre Carrey
23:56 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contador, armstrong, bruyneel, monaco, limoges, aso, uci, oreillettes, fernando alonso, manolo saiz
samedi, 11 juillet 2009
Astana perdue dans ses propres plans
Petit retour sur l'étape d'Arcalis, vendredi. Il y a de quoi en perdre son latin. A l'arrivée, Alberto Contador, qui avait attaqué dans le final, s'est félicité : "Cela faisait partie de notre plan, de ne pas prendre le Maillot Jaune si tôt dans le Tour de France. J'ai juste essayer de consolider ma position par rapport aux autres". Pour sa part, son coéquipier et rival Lance Armstrong a commenté le dynamitage de Contador : ""Ce n'était pas vraiment conforme au plan. Mais je ne m'attendais pas à ce qu'il le respecte, donc ce n'est pas une surprise." Quel était donc ce "plan" de l'équipe Astana, que les deux hommes ont interprété de manière totalement opposée ? Temporiser, affirme Armstrong. Seulement éviter d'endosser le maillot jaune, mais pas forcément s'abstenir de poser une petite mine, estime Contador.
Le manager des deux leaders, Johan Bruyneel, devrait éclairer sur cette étrange affaire. Mais, au contraire, il la rend plus déroutante encore : "Nous avons demandé aux gars de se débrouiller tout seuls, de parler entre eux pour choisir la meilleure tactique en fonction de nos adversaires. Mes coureurs ont improvisé". En fin de compte, Astana n'avait pas de plan pour cette étape. C'est à se demander ce que les coureurs se disent le matin au briefing, voire au petit déjeuner. Une journaliste de radio a peu ou prou tenté de poser la question à Dmitriy Muravyev, le Kazakh d'Astana, mardi, à Montpellier :
"Alberto Contador et Lance Armstrong mangent-ils à la même table ?
-Oui.
-Quelle langue parlent-ils entre eux ?
-L'anglais, le français ou l'espagnol, je n'en sais rien. Nous autres, les cyclistes, nous parlons plusieurs langues.
-Quel est votre favori pour la victoire finale ?
-L'équipe Astana."
Il apparaît que non seulement Astana ressemble à une Tour de Babel, mais aussi que les coureurs n'ont rien à se dire. Ils se révèlent posséder très peu de choses en commun, sauf des expressions toutes faites qu'ils ont longuement répétées avec des spécialistes de la communication. Parmi ces mots clefs qui uniformisent les interviews depuis le départ de Monaco : "plan" et "équipe". En revanche, "leader" est un vocable interdit, en tout cas dans la bouche des équipiers. Il faut dire qu'ils sont tous écartelés. Le simple effectif d'Astana fait émerger les clans d'Armstrong et de Contador. Le premier est épaulé de Popovych et de Leipheimer (mais il n'a pas pu imposer Horner). Le second a exigé à ses côtés Paulihno et Zubeldia (mais il n'a pu obtenir la présence de Noval). Quant à Klöden, Muravyev et Rast, ils font partie du pot commun. Chez les directeurs sportifs, Bruyneel bichonne son ami Lance tandis qu'Alain Gallopin est devenu le confident d'un Alberto assez esseulé. Ce dernier a néanmoins réclamé que son frère travaille comme relations publiques dans l'équipe.
Astana est donc une formation en morceaux. A observer les luttes fratricides qui éclatent, sur un coup de bordure à la Grande-Motte ou un démarrage à Arcalis, on imagine sans peine l'allure des briefings et la teneur des "plans". En principe, toute équipe cycliste qui se respecte sacrifie au rituel d'un ou plusieurs briefings le matin d'une étape, voire à un ou deux debriefings après l'arrivée. Certaines de ces réunions peuvent être informelles et en comité réduit. Armstrong et Contador pouvaient donc avoir tous les deux raison, pensant avoir respecté la feuille de route délivrée pour Arcalis. Astana est bien du type à programmer un plan A et un plan B. Voire un plan Z ou un plan Q. Ménager Armstrong sans brider Contador, laisser une autre équipe s'emparer du maillot jaune en Andorre mais assurer un tempo le lendemain vers Saint-Girons : les plans se croisent, se contredisent, s'anéantissent.
Johan Bruyneel a beau retarder le moment fatidique dans les Pyrénées, il lui faudra un jour tailler dans le vif. Choisir entre son ami septuple vainqueur de l'épreuve, l'expérience et la rouerie incarnées, et son jeune successeur espagnol, le meilleur grimpeur au monde et le plus en forme de l'équipe, pour l'instant. A l'issue de la deuxième étape pyrénéenne, Martial Gayant, directeur sportif de la Française des jeux, apporte son analyse sur le nœud gordien d'Astana : "Leurs coureurs ont été secoués par l'attaque d'Evans [dans le premier col du jour, le port d'Envalira, NDLR]. Ils se sont dépouillés pour revenir. Ça m'étonnerait qu'ils tiennent au même rythme chaque jour. Bruyneel va bien être obligé de désigner un leader. S'il attend les Alpes, Contador dominera et Armstrong sera contraint de rouler pour lui. Ça m'étonnerait que le père Bruyneel veuille en arriver là..."
Pierre Carrey
22:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tour de france, astana, armstrong, contador, gallopin, bruyneel, klöden, leipheimer, muravyev, rast, zubeldia, paulihno, popovych
jeudi, 09 juillet 2009
Sastre-Contador : vers une union sacrée ?
Dans la montagne, Sastre pourrait devenir le meilleur ami de Contador qui, lui-même, n'est plus trop pote avec Armstrong. Alors que les esprits s'échauffent et les coeurs s'emballent, c'est du moins ce que suggérait mercredi Philippe Brunel, journaliste à L'Equipe. Une alliance entre les deux derniers vainqueurs du Tour contre le septuple lauréat de l'épreuve ? "Pourquoi pas, mais ce sera selon les circonstances de course, rien ne sera prémédité", glisse Jean-Paul Van Poppel, le directeur sportif de Carlos Sastre. Une association d'intérêts entre les deux grimpeurs espagnols est une séduisante hypothèse, d'autant plus plausible qu'Armstrong s'était moqué de Sastre l'hiver passé, déclarant que si un coureur de cette trempe avait pu remporter l'édition 2008, le Tour de France était devenu une vaste blague. Le Texan a eu beau se rétracter cette semaine, il a potentiellement jeté Sastre dans les bras de Contador. Lequel n'a toujours pas encaissé le coupe de bordure de lundi, entre Marseille et le Cap d'Agde, ni les déclarations humiliantes depuis Paris-Nice, où son "manque d'expérience" est régulièrement mis en cause.
Sur la montée finale d'Arcalis, l'alliance entre les deux hommes pourrait être ravageuse. D'abord parce qu'elle permettrait de creuser des écarts importants si les deux leaders parvenaient à s'échapper ensemble. Les 10,6 kilomètres de montée vers l'arrivée, à 7,1% de pente moyenne, sont "roulants" dans leur première partie et, si souffle un puissant vent de face, davantage propices à un groupe uni qu'à un échappé solitaire. Un pacte Contador-Sastre compliquerait par ailleurs la stratégie d'une équipe Astana organisée autour de deux patrons (quatre, s'ingénue à rappeler l'encadrement, qui ajoute Klöden et Leipheimer).
Qui attaquera le premier de Lance ou Alberto ? L'Américain peut invoquer son droit d'aînesse, considérant qu'il a "vieilli" et qu'il lui faut prendre un peu d'avance avant que ne démarrent les purs grimpeurs dans le style d'Andy Schleck. Quant à Contador, il peut planter une banderille le premier en justifiant son retard plus important au classement général : il talonne Armstrong de 19".
De son côté, Sastre, 2'44" déjà perdues sur le maillot jaune, est censé attaquer dès l'étape d'Arcalis et ne pas attendre la dernière semaine du Tour, qu'il affectionne tant. S'il démarre, il ouvrira la porte en grand pour Contador, qui disposera d'un prétexte fabuleux pour se lancer à sa poursuite puis collaborer avec lui. S'il patiente trop et se fait brûler la politesse par Armstrong, Sastre roulera derrière lui, pour le plus grand bonheur de Sastre. Voilà pour les options possibles qu'offrirait une alliance Contador-Armstrong, si l'on suit le grand manuel tactique du vélo, aussi classique qu'une symphonie de Haydn. Le cyclisme reste pourtant effrontément baroque et préfère souvent la "Danse des sauvages" de Rameau.
Par nature, il est un sport d'alliances. Au grand dam d'Henri Desgrange, père-fondateur du Tour de France, et des poètes romantiques, qui rêvaient d'une lutte d'hommes, seuls à seuls d'abord, puis seuls contre les éléments. Sur le Critérium du Dauphiné, le duo avec Contador et a fait beaucoup gloser, jusqu'à soupçonner que le premier allait remplacer le second comme leader de Caisse d'Epargne, sur le Tour 2009 ou la saison prochaine... Les pactes se scellent parfois dans le frou-frou des billets de banque : la littérature récente mentionne une étape du Tour 1996 vendue par Riis à Dufaux, une autre par Ullrich à Virenque (en 1998), une équipe Cofidis financièrement dévouée à la cause de son adversaire Vinokourov sur le Paris-Nice 2003... Un témoignage fait même état d'un titre de champion de France amateur fourgué 6000€ à un gamin, par un ancien pro qui n'aspirait plus à retrouver sa place.
Alberto Contador et Carlos Sastre sont des gens de bonne compagnie, qui utiliseront comme seul ressort de leur union la quête du podium, l'amour sacré de la patrie et la joie de faire la nique au tonitruant Armstrong. Au soleil d'Andorre, la haine vaut toutes les valises de billets.
Pierre Carrey
23:58 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tour de france, cyclisme, armstrong, contador, sastre, arcalis, cofidis, astana, virenque, ullrich
lundi, 06 juillet 2009
Astana, la (trop) grosse machine
L'équipe Astana a des problèmes de riches. Une piscine remplie de pétrodollars à faire pâlir de jalousie Oncle Picsou, trop de barons à sa tête, trop de laquais à ses pieds, trop de peuple amoureux de ces demi dieux du vélo... Lundi, le départ à Marseille, sur le Vieux-Port, a été tout particulièrement atroce pour l'équipe kazakhe. Aucun coureur n'a pu signer la feuille d'émargement avant la cloture réglementaire, à 20 minutes du baisser de drapeau. "Ils ne se soucient guère de l'amende. Nous demandons à l'UCI de prendre des mesures plus strictes", a fuminé Jean-François Pescheux. Le directeur des compétitions chez ASO a déploré : "Le public n'a de nouveau pas vu Armstrong".En fait de sanction, l'UCI a adressé un avertissement à Astana. "A partir de demain, l'amende sera très forte si l'équipe récidive",a expliqué un membre du jury. Sur ce mini psychodrame, Alain Gallopin, directeur sportif, a fourni une explication à sa manière : "Le briefing ce matin a duré plus longtemps que d'habitude et le public a empêché les coureurs de sortir du bus".
C'est vrai, les ovations sont hollywoodiennes aux abords de l'autocar azur frappé du soleil kazakh. A l'arrivée de la Grande Motte, les spectateurs étaient bien 400 à guetter une apparition de Lance Armstrong, qui s'est frayé un chemin et retranché derrière les vitres fumées. L'ampleur est inhabituelle pour le sport cycliste. Pendant ce temps-là, la direction sportive de l'équipe a subi les assauts toujours rudes de la presse. Il fallait bien expliquer ce coup de Trafalgar (qu'il faudrait appeler plutôt "coup d'Arles"), lancé à 30 kilomètres de l'arrivée, et qui a vu le peloton exploser. A l'avant s'étaient réunis le maillot jaune, Cancellara, des sprinters (Cavendish, vainqueur de sa deuxième étape, et Hushovd, son dauphin), des rescapés de l'échappée du jour (Bouet, Dumoulin, De Koort et Perez), et enfin Armstrong. Surtout Armstrong. A l'arrière naviguaient tous les favoris au classement général, dont Contador. Surtout Contador. L'Espagnol perd 41" sur son coéquipier (co-leader ? rival ?) américain.
L'affaire valait à elle seule une bonne partie de l'agitation à l'arrivée. La presse anglo-saxonne interrogeait les hiérarques d'Astana sur le contre-la-montre par équipe de mardi, sur les chances d'Armstrong de prendre le maillot jaune à Astana... Dans un autre style, les journalistes français, satanés cartésiens, voulaient savoir s'il n'y avait pas un peu d'eau de mer dans le gaz (kazakh). Alain Gallopin a fini par pousser un gros soupir : "Il n'y a pas de rivalités chez nous. Si Leipheimer ou Klöden avaient été devant, nous les aurions fait rouler aussi. Armstrong était mieux placé que Contador, plus vigilant lorque le coup de bordure s'est décidé. Il n'est pas un favori du Tour, contrairement à Carlos Sastre, Andy Schleck et Alberto [Contador]. Tous les favoris étaient derrière, avec Contador. Nous avons choisi de faire rouler Armstrong, Zubeldia et Popovych dans le groupe de tête, pour stabiliser les écarts".
Avec ses soucis de riches, Astana s'élancera en dernier du chrono par équipe, mardi, à Montpellier. Il sera 16h43 quand la mécanique se mettra en route, avec force bielles, pistons et giclées de vapeur. Outre la chance et la précision technique, l'exercice requiert que chaque coureur roule sans arrière-pensée. Armstrong, Contador, mais aussi Klöden et Leipheimer, peuvent tous les quatre remporter le Tour de France. Ils feraient chacun des leaders absolus pour n'importe quelle formation Pro Tour. Leurs coéquipiers (Zubeldia, Paulinho, Muravyev, Popovych et Rast) sont, pour leur part, d'authentiques machines à rouler. Sur le papier, l'addition d'individualités donne Astana gagnante haut la main du contre-la-montre à Montpellier. "Mais un chrono par équipe, ce n'est pas une somme de coureurs, prévient Gallopin. Si on prend les meilleurs joueurs de foot au monde et qu'on les réunit, rien de garantit qu'ils vont remporter le match. Il faut autre chose pour réussir". Au hasard, un esprit d'équipe ?
Pierre Carrey
21:15 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : cyclisme, tour de france, astana, armstrong, contador, grande motte, montpellier, klöden, leipheimer


