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dimanche, 26 juillet 2009

Croyez-vous encore au Tour ?

A ce stade, le Tour de France n'est plus un simple paradoxe. C'est la faille de San Andreas ! Il y a d'un côté l'engouement en très forte hausse des spectateurs sur le bord des routes (affluence record à Barcelone, dans Verbier, sur le Ventoux...) et de l'autre l'ennui dont se plaignent suiveurs et "connaisseurs". D'un côté le scepticisme de 80% des Français, avant même le départ, quant à la probité du futur vainqueur, de l'autre l'irrépressible besoin de croire, quasi père-noëlesque voire religieux. Au soir de ce Tour de France, les sentiments sont partagés.  C'était beau/décevant. Astana a suscité l'intérêt/tué la course. A vous de choisir. Il en va de même pour le chapitre le plus occulté cette année de l'épreuve, le plus perdu dans ses sous-couches prendant qu'émergeaient des polémiques annexes comme celle des oreillettes.


Le dopage ? Depuis 1998, il est devenu le prisme principal par lequel se juge l'épreuve. Il peut défaire un classement, pourir une ambiance, déclencher des scandales en cascades et des feuilletons qui rehaussent la dramatique du sport. Cette année, aucun cas positif parmi les participants n'est à déplorer. Troublant ? Réconfortant ? Thomas Dekker (Silence-Lotto) a été confondu avant le départ, avec des échantillons datant de 2007. Cinq noms sont tombés dans le cadre du passeport sanguin (dont un coureur à la retraite). Sur l'étape Vittel-Colmar, l'UCI a annoncé les contrôles à l'EPO de Landaluze (Euskaltel) et de Serrano (Fuji-Servetto) respectivement sur le Dauphiné Libéré et le Tour de Suisse. 2e du Tour d'Italie, Danilo Di Luca (LPR) est tombé, à l'EPO lui aussi, pendant l'étape Martigny-Bourg-Saint-Maurice. La plus grosse prise de l'été. Mais sur le Tour, tout va bien. Pour l'instant.


Il y a deux lectures possibles. L'une optimiste et l'autre inquiète. Elles ne s'opposent pas de front et concernent parfois les mêmes faits. A vous de picorer les signes qui vous conviennent.



5 motifs d'y croire

-Aucune démonstration outrancière et répétée n'est à déplorer cette année, contrairement à 2008 (Ricco et les Saunier Duval) et 2007 (Vinokourov, Rasmussen...).
-Chacun est dans on rôle : à l'exception de Contador qui bat Cancellara sur le chrono d'Annecy, chaque spécialiste tient sa partition, sans grande surprise. Les rouleurs et les grimpeurs sont à leur place et les meilleurs supposés sont devant.
-La 10e place finale de Christophe Le Mével (Française des jeux), qui aurait été 14e sans son échappée en "plaine" sur l'étape Colmar-Besançon. Son coéquipier Sandy Casar est 12e. Depuis 1999, les Français, supposés plus sains que la moyenne du peloton, servent de baromètre. Ce n'est pas toujours très pertinent ni honnête mais c'est un indicateur intéressant.
-La fatidique 3e semaine fait des dégâts chez quelques favoris : Tony Martin (Columbia) dévisse, même Klöden (Astana) coince dans le final des ascensions.
-La 4e place au général de Bradley Wiggins (Garmin) apaise : le Britannique est membre d'une équipe farouchement opposée au dopage, qui pratique des tests internes, et reçoit l'onction du président de l'UCI Pat McQuaid et du journaliste "ultra" Paul Kimmage.

5 motifs de ne pas y croire

-Alberto Contador entretient de lourds soupçons. Selon les calculs de l'entraîneur Antoine Vayer, dans son ascension de Verbier : "avec un effort de vingt minutes à 90 % de VO2max, son poids de 62 kilos, sa puissance maximale aérobie serait de 493 watts, ce qui donne une consommation d’oxygène de 6,17 litres/minutes : 99,5 ml/min/kg !" Interrogé par la presse, Contador refuse de livrer sa capacité respiratoire (VO2max).
-Que penser de la facilité d'Andy Schleck ? De la chevauchée vosgienne d'Heinrich Haussler vers Colmar ? Du train imbattable de Columbia (60 victoires depuis janvier) pour les sprints et du tempo implacable d'Astana en montagne ?
-Le contexte "décomplexé" (tiens, c'est l'adjectif réservé aux coureurs français, jamais autant à leur aise depuis la retraite de Jalabert et de Virenque...), l'union sacrée ASO-UCI, le retour d'Armstrong... Toutes ces coïncidences laissent craindre un retour en arrière.
-L'alerte donnée en deuxième semaine par Pierre Bordry. Le président de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) dénonce une "complaisance" des contrôleurs UCI à l'égard de certaines équipes (Astana, qui a droit, d'après lui, à 40 minutes de battemlent pendant que les inspecteurs boivent un café). Bordry, menacé de procès par l'UCI, a fait un peu marche arrière depuis. De leur côté, les tests AFLD pratiqués à l'arrivée, au lieu de se concentrer comme l'an passé sur des coureurs "ciblés", ont plusieurs fois visé une liste aléatoire : le 1er de l'étape, le 2e, le 3e, le 4e...
-La 4e place au classement général final de Bradley Wiggins, qui se découvre à 29 ans des aptitudes pour les grands tours, fait inévitablement penser à l'éclosion de Bernhard Kohl l'an passé. Le suiveur est un chat échaudé qui craint l'eau froide de Vittel.


Pierre Carrey

samedi, 25 juillet 2009

Contador champion lisse

Alberto Contador a fait des progrés en langue de bois. Il y a 11 jours, à Limoges, il avait été passé au gril des questions (sur Armstrong). Il avait paru en souffrir. A Sion, voilà cinq jours, il semblait un soupçon plus décontracté et avait conclu sa rencontre avec la presse d'un "merci". Mais tout s'était écroulé après le contre-la-montre d'Annecy, il y a deux jours, lorsqu'il avait refusé par trois fois de répondre aux interrogations sur les évaluations chiffrées de sa performances, en particulier sur sa capacité respiratoire (VO2max).

Le sujet devait revenir sur le tapis ce soir, à la conférence rituelle du futur vainqueur. Ce fut la troisième question posée, dans le gymnase moite de Vaison-la-Romaine : "Pourquoi as-tu refusé de nous répondre l'autre soir ?" Quand Alberto Contador balayait les braises à Annecy d'un "question suivante", il a planté son regard dans celui de l'interlocuteur. A pris son temps. Et a rappelé qu'il était régulièrement contrôlé. Il n'a pas répondu mais a répondu quand même. Tout un art, qu'il commence enfin à maîtriser. Au passage, la référence incontestable au nombre de tests est une spécialité de Lance Armstrong. Un constat plus qu'un argument. C'est aussi une fin de non recevoir.

Contador n'a toujours pas révélé ses valeurs respiratoires. Comme s'il avait quelque chose à cacher. Mais il a un sourire de pub pour le dentifrice et sans doute une haleine fraîche à la chlorophylle. Lâché par son manager Bruyneel, victime de multiples peaux de banane jetées par Armstrong sous ses pieds, Contador a fini par attendrir les médias. Son attaché de presse personnel semblait plus nerveux que lui en entendant la question sur sa VO2max et celle sur le peloton tout propre et sans scandale du Tour qui, forcément, ravit Alberto. Le stylo orange faisait tic-tic dans la main fébrile de l'attaché. En bout de table, le responsable communication d'Astana, un ami de Johan Bruyneel, s'amusait avec son Blackberry et cherchait des regards complices dans la salle, sourire cynique en coin.

Alberto Contador ne dit pas non plus où il courra l'an prochain. La rumeur le voit rester chez Astana avec Vinokourov, ou retourner au pays chez Caisse d'Epargne, ou encore conduire la nouvelle formation voulue par Fernando Alonso. "Il est trop tôt pour le dire", a-t-il lâché. Le maillot jaune se contient quand il mentionne sa relation avec Armstrong : "A la fin, tout s'est arrangé". Pour toutes ces questions, il  est en pilotage automatique. Les réponses sont aussi prévisibles que les interrogations de la salle. Il est un poil plus disert sur les sujets plus anodins comme sa rivalité avec Andy Schleck ou ses états d'âme du moment. L'ensemble est lisse et sans grandeur, mais poli et tiré à quatre épingles. Le Contador 2009 marquera-t-il la légende du Tour ? Fourbe et fourbu cette année, Armstrong apparaît presque plus humain, Sastre et Pereiro à peine moins charismatiques. Vivement 2010.

Pierre Carrey

jeudi, 23 juillet 2009

Une pluie de faux billets sur le Tour

paradis1.jpg"Vous prendrez bien une coupe de champagne défiscalisé ?" Au bord du lac d'Annecy, le public du contre-la-montre déguste de fines bulles et se promène entre des palmiers gonflables. Des hommes d'affaires en complet veston, attaché case sous le bras et lunettes noires de rigueur, distribuent de pleines poignées de faux billets. Un pédalo mouille dans le lac, prêt à s'évader avec la fortune des passants. C'est un paradis fiscal. Du moins une mise en scène pour dénoncer ces états désormais placés sur des listes, noires ou grises, et régulièrement tancés par les pays du G20 cette année. "A l'occasion du Tour de France, nous essayons de sensibiliser le public à la question des paradis fiscaux," explique Jean-Noël, militant de la Plateforme des paradis fiscaux et judiciaires, qui réunit une quinzaine d'associations. Monaco, Andorre, Suisse : le tracé 2009 de l'épreuve est propice à un cours d'économie accéléré. "On est aussi servi avec les vainqueurs d'étapes, ajoute Jean-Noël. Cancellara vient de Suisse, Schleck du Luxembourg, Cavendish de l'Ile de Mann !"

Une vingtaine de militants a investi les abords du contre-la-montre. Le public se montre amusé. Boit une petite coupe de "champagne défiscalisé". Les invités et partenaires d'ASO, perchés sur le toit des bus "Tourmalet" et "Izoard", regardent intrigués le spectacle qui s'offre à leurs pieds. La manifestation a été déposée en préfecture, affirment les organisateurs. Contrairement au départ de Tonnerre où un petit attroupement d'écologistes a été dispersé, à Annecy, la police laisse faire. Les vrais paradis fiscaux, eux, ont refusé des mises en scène du même genre. A Monaco, le collectif a été contraint d'organiser son "prologue" à la frontière française, au Cap d'Ail. Indésirables au départ d'Andorre, les manifestants ont distribué des tracts à l'arrivée de Saint-Girons. En cours d'étape, ils ont déployé une banderole, à la frontière du Pas de la Case. Une autre, longue de 22m, envisagée sur le câble d'un téléphérique côté français, a été interdite par un policier présent sur les lieux. A l'arrivée de Paris, dimanche, la Plateforme des paradis fiscaux et judiciaires devrait mener une autre action de sensibilisation. "Sous une forme encore à définir", indique-t-on. Ou plutôt confidentielle ?

"Nous n'avons rien contre le Tour de France, nous ne voulons pas perturber l'épreuve", souligne Jean-Noël. Pacifique et festive, la reconstitution kitch des paradis évite toute référence explicite  à l'entreprise du Tour. Les militants savent que l'utilisation des logos pourrait entraîner des poursuites. Sur leurs faux billets de banque (100€ tout de même !), ils interrogent : "Un Tour de France propre ? Tout le monde paradis2.jpgest pour. Un système économique assaini ? Idem. A quand le sprint final pour la suppression des paradis fiscaux ?" Entre 14h et 17h, les liasses de billets circulent parmi la foule. Le Tour confirme qu'il tient son rôle de caisse de raisonance pour les causes sociales et humanitaires. Malgré un contexte national très tendu au sein de nombreuses entreprises, cette année, aucun conflit ne s'est invité sur la course.

A Annecy, un autre cri de colère gronde jeudi en marge du Tour de France. Un tract anti Jeux olympiques a été glissé sous les essuie-glaces des véhicules accrédités. La cité haut-savoyarde postule à l'organisation des JO d'hiver 2018. En balance avec Pyeongchang (Corée du Sud) et Munich (Allemagne), elle attend le verdict du CIO prévu en juillet 2011. De son côté, un "comité anti JO" dénonce "le gaspillage de l'argent public", le "mythe de la croissance économique", les "conséquences écologiques désastreuses" et "cette vision de l'olympisme" ("dopage, corruption, hypermédiatisation...").



Pierre Carrey

mercredi, 22 juillet 2009

Paroles d'arbitre

marc.jpgDaniel Marcoux, figure du cyclisme en Languedoc-Roussillon (1), officie comme commissaire sur le Tour de France. Il raconte au Blog du Midi Libre les coulisses de ce travail d'arbitre très méconnu.

Blog du Midi Libre : Chaque jour sur ce Tour, Kenny Van Hummel (Skil-Shimano) se bat devant le camion balai. Avez vous conscience que vous provoquerez un drame national aux Pays-bas si vous l'éliminez un soir ?
Daniel Marcoux : Ce serait dommage qu'il termine hors délais. Mais, sur ce Tour de France, ceux-ci sont assez élevés. Et il faut reconnaître que le 199 [les commissaires désignent presque toujours les coureurs par leur numéro de dossard, NDLR] est le premier coureur décroché dans le premier col de chaque étape...

Vous avez pourtant repêché Spilak (Lampre) sur l'étape Vittel-Colmar ?
Il s'agissait d'une situation particulière. Le coureur a été gêné par le public dans l'ascension du dernier col. Nous avions déjà eu du mal à passer, nous, avec nos voitures. Les déplacements de la foule se sont accentués après le passage des premiers coureurs et le dernier s'est retrouvé quasi bloqué. Comme ses ennuis nous ont été confirmés par la gendarmerie, le médecin, le commissaire de la voiture balai, nous avons décidé de l'autoriser à repartir le lendemain.

Quelle est la décision la plus difficile à prendre quand on est un commissaire ?
La mise hors course. C'est une sanction grave, qui correspond à des faits graves. Comme l'ensemble des décisions que nous prenons collégialement, nous devons être totalement sûrs de nos informations et lever la moindre ambiguité. Dans le doute, nous nous abstenons de prononcer une sanction. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de mise hors course sur ce Tour de France. Ce qui ne signifie pas que certains n'ont pas commis des faits répréhensibles, mais nous n'en avons pas été les témoins [sourire].


"Nous avons utilisé des images inédites pour déclasser Cavendish"

Le déclassement de Mark Cavendish à Besançon est-il, comme vous le dites, "sans ambiguité" ?
Oui. Son équipe a beaucoup plaidé sa cause et nous a demandé de revenir sur notre décision. Nous sommes effectivement conscients qu'elle peut influencer la lutte pour le maillot vert [rétrogradé à la dernière place du peloton pour sprint irrégulier, Cavendish a perdu 13 points sur son rival Hushovd, NDLR]. Mais nous avons visionné de nombreuses images de l'arrivée, y-compris certaines inédites pour le grand public. Sous l'angle de la vidéo la plus souvent diffusée, on voit la fin de l'action et non la faute. Mais, nous, avec la caméra de face et la vue d'hélicoptère, nous savons que le sprint de Cavendish a vraiment été irrégulier.

Lorsque le sprint semble moins houleux, vérifiez-vous quand même les images ?
Nous visionnons les images de chaque arrivée groupée. Dans le cas de Mark Cavendish, le commissaire avant a décelé une anomalie la première fois qu'il a regardé la vidéo. Comme Hushovd et Cavendish se sont expliqués fortement après la ligne, comme l'équipe Cervélo a porté réclamation, nous avons décidé de revisionner le film très attentivement. Donc, nous n'avions aucun doute au moment de déclasser Cavendish.

Vous devez être les mal aimés du peloton ?
Oui et non. Jusqu'à présent, malgré une pluie de pénalités, les directeurs sportifs ne se sont jamais plaint. Ils semblent accepter. Mais les sanctions ne produisent pas les effets escomptés puisque nous avons de nombreux cas de récidive. Ce matin, à l'hôtel, je me suis retrouvé dans l'ascenseur avec un directeur sportif dont je tairai le nom. Il m'a dit : "Je n'ai jamais vu autant de pénalités sur ce Tour". Je lui ai répondu : "Je n'ai jamais vu de directeurs sportifs aussi indisciplinés".


"Les équipes n'ont pas l'air de se soucier des amendes"

Comment expliquez-vous cette recrudescence de fautes constatées ?
Nous sanctionnons essentiellement avec des amendes. Les équipes n'ont pas l'air de trop s'en soucier. Peut-être que nous devrions aller plus loin, par exemple en déclassant une voiture ou en supprimant un jour ou deux la deuxième voiture de l'équipe concernée [chaque formation a droit à deux véhicules derrière le peloton, disposés selon le classement général de leur meilleur coureur, NDLR].

Parmi cette pluie de pénalités, une large partie s'applique pour des refus d'obtempérer. Cela traduit-il une baisse de l'autorité des commissaires ?
En montagne, la circulation est très compliquée. Plusieurs directeurs sportifs essaient de forcer les barrages temporaires que nous mettons en place pour les voitures suiveuses, pour protéger les différents groupes et ne pas fausser les écarts. Mais je crois que les directeurs sportifs agissent, comme souvent, dans le feu de l'action. A tête reposée, ils ne chercheraient pas à s'approcher aussi près de leurs coureurs. D'ailleurs, si on les autorisait à nous doubler, ils nuiraient parfois aux intérêts de leurs propres coureurs [en offrant, avec leur voiture, des points de mire aux poursuivants, NDLR].

Jean-François Pescheux, directeur des compétitions chez ASO, a réclamé voilà 15 jours, à Marseille, des sanctions plus sévères contre les coureurs d'Astana qui arrivaient trop tard à la signature de la feuille de départ. Qu'en pensez-vous ?
Nous appliquons les sanctions prévues par le règlement UCI. Je pense que les coureurs sont davantage étourdis que désinvoltes lorsqu'ils se présentent après la fermeture du contrôle des signatures.

"Nous ne sommes ni des policiers ni des gendarmes"

Johan Bruyneel, manager d'Astana, s'est plaint d'une cohue dans la file des voitures suiveuses entre Limoges et Issoudun, journée disputée sans oreillettes. Avez-vous constaté vous aussi un désordre inhabituel ?
Ce fut plus difficile de gérer les voitures ce jour-là, c'est vrai. Les directeurs sportifs étaient stressés et voulaient fréquemment monter à hauteur de leurs coureurs pour leur donner des conseils ou les ravitailler. Nous avons donc tout fait pour faciliter leurs conditions de travail. Pour le reste, nous n'avons fait qu'appliquer les décisions de l'UCI : interdiction des oreillettes entre Limoges et Issoudun, autorisation entre Vittel et Colmar. Nous avons eu peu de retours de la part des équipes, qui, comme ASO, ont directement traité avec l'UCI sur ce dossier.

Quelles sont selon vous les qualités d'un bon commissaire ?
Il doit prévenir avant de sanctionner. Quand il observe un "bidon collé" [un coureur qui reste trop longtemps accroché au bidon que lui tend son directeur sportif en voiture, NDLR], il donne un coup de sifflet. Si le coureur récidive un peu plus loin, il est sanctionné. Il se concentre purement sur la régularité sportive de l'épreuve. Nous ne sommes ni des policiers ni des gendarmes ! Nous sommes  concentrés purement sur l'aspect sportif de la course. Les garants de son équité, c'est nous.

Hier, vous officiez depuis la voiture n°3. Cela signifie-t-il que vous êtes incapable de suivre l'étape ?
Quand on est concentré sur un secteur particulier, on perd la vue d'ensemble de l'étape. J'étais obligé de demander régulièrement à mon chauffeur ce qui se passait, qui était en tête, si les écarts devant avaient changé... Avec le bruit de la foule, à travers le toit ouvrant, je n'entendais pas radio tour. Souvent, les commissaires sont obligés de lire la presse le lendemain matin d'une étape. C'est là que nous apprenons des trucs.


(1)Daniel Marcoux est président des comités du Languedoc (régional) et du Gard (départemental). Il a déjà travaillé trois fois sur le Tour de France en qualité de commissaire, sur une moto (1993) et placé sur la ligne d'arrivée (2004 et 2006).

Propos recueillis par Pierre Carrey

mardi, 21 juillet 2009

Quand le Tour de France fait vibrer la presse

sextoy.jpg
Devinerez-vous quel est ce cadeau original offert à 500 journalistes de presse écrite par la municipalité de Bourg-Saint-Maurice, à l'arrivée de l'étape ? Si vous donnez votre langue au chat, rendez-vous sur le Blog du journal Sud Ouest consacré au Tour de France...

lundi, 20 juillet 2009

Lance Armstrong ne répond plus

Le programme de Lance Armstrong a brusquement changé pour la seconde journée de repos du Tour. Ce lundi, il devait donner une conférence de presse à l'UCI. Le rendez-vous avait été fixé avant même le départ de Monaco. La fédération internationale n'était pas peu fière d'accueillir en ses murs son athlète le plus célèbre au monde. Elle avait conçu pour la presse une visite guidée de ses locaux, suivie d'une rencontre en début d'après-midi avec Lance Armstrong et d'une autre avec le porteur du maillot jaune - en espérant peut-être qu'il s'agirait de la même personne.

Or, les proches d'Alberto Contador ont fait savoir dès dimanche soir que le coureur espagnol ne quitterait pas son hôtel, à Sion. Sa conférence de presse, organisée sur la terrasse de l'établissement, en bordure d'une rue très fréquentée, a attiré autant de journalistes que de fans. Le ton était un poil plus décontracté qu'à Limoges il y a une semaine. La chaleur était la même. Le dispositif aussi : le responsable communication d'Astana siégeait à droite de Contador, son attaché de presse personnel à gauche. Et toujours pas de Johan Bruyneel. "Il est trop occupé", selon la version politiquement correcte fournie par son staff.

La rumeur a courue que le manager d'Astana était parti à l'UCI avec son ami Armstrong. Mais cette conférence-là fut annulée elle aussi. Le septuple vainqueur du Tour a refusé tout entretien. Comme pour rester sur ses déclarations d'hier, à Verbier, empreintes d'apaisement et d'allégeance envers Contador. La belle journée à l'UCI est tombée à l'eau. De toute façon, Lance Armstrong n'avait pas l'intention d'y parler vélo. Le thème retenu : la lutte anticancer et sa fondation Livestrong. Laquelle possède déjà une équipe continentale (troisième division) à son nom, aux Etats-Unis, et pourrait servir de socle à la nouvelle grande équipe dont rêvent Armstrong et Bruyneel pour 2010.

Les suiveurs les plus optimistes espéraient que le coureur américain annonce aujourd'hui la création de cette double machine de guerre, sportive et caritative. Mais le Tour de France a basculé à Verbier. Contador a réveillé l'épreuve et Armstrong digère sa défaite. C'est son homonyme Neil qui fait la une des journaux en ce quarantième anniversaire du premier pas sur la Lune.

Pierre Carrey

dimanche, 19 juillet 2009

La Suisse regrette la pollution du Tour

"Coupez les moteurs, s'il vous plaît !" A l'arrivée de la très chic Verbier, une mère de famille interpelle les chauffeurs du Tour, qui ont tous gardé le contact, perdus au milieu d'un embouteillage. Cet après-midi, les rues de la station suisse exhalent un fumet âcre de pot d'échappement. "Un vrai scandale", s'offusquent deux spectateurs quelques mètres plus loin. Bob blanc vissé sur le crâne, la moustache tombante, l'un d'eux confie sa passion du cyclisme. Mais pas de ce manège-là. Il bougonne : "En France, ce trafic de voitures ne vous pose pas de problème ?"

Il a fallu que le Tour vienne en Suisse, dans la station de Verbier, entre les chalets de bois vernis et les bac de géraniums, pour que la question écologique éclate. C'était pourtant une évidence. L'épreuve accrédite au total 2400 véhicules, pour les équipes, la caravane publicitaire, l'organisation, les médias... Le parc automobile est stable depuis quelques années, explique-t-on du côté d'ASO. Hier, Christian Prudhomme rappelait même qu'il limitait le nombre de voitures circulant sur la course, en particulier sur le tracé qu'empruntent les coureurs. "Raison de sécurité", a-t-il martelé.

Mais le public suisse a peu goûté de voir ces berlines lustrées, avec au maximum une personne à bord. Le Tour regorge de véhicules officiels à destination du seul pilote, qui se révèle parfois être un lointain partenaire ou un conjoint quelconque. L'image est très mal passée en Suisse. Car le pays cultive ses clichés, ses paysages immaculés que préserve une politique écolo plus engagée qu'en France. Ici, la population trie ses déchets - papier aluminium compris - depuis plus de deux décennies. Le laxisme français indigne. ASO devrait se méfier : dans la confédération helvétique, les coups de colère influencent toujours les édiles locaux, cantonaux, voire fédéraux, débouchent sur des boycotts ou plus souvent des "votations" (référendums).

Le Tour essaie pourtant de montrer patte blanche - ou verte, plutôt. Déjà mise en cause pour son accumulation de déchets, l'épreuve s'est associée à Eco emballage depuis 2007. Cet affichage médiatique en réponse au souci environnemental est baptisé "green washing" par les militants écologistes. Selon eux, il s'agit d'une simple façade. C'est un peu injuste. Grâce à Eco emballage, le Tour de France est passé d'une décharge à une décheterie. Il a découvert les vertus du recyclage. Du moins en partie. Depuis le départ, seule la ville de Monaco a multiplié les points de tri sélectifs. A défaut d'information, les sacs prévus pour accueillir le papier recueillent aussi des bouteilles en plastique et des canettes en métal... Sur le dossier environnemental, ASO en est resté au chapitre des bonnes intentions. Ses progrés sont minimes. Un dernier chiffre, peu glorieux. Selon nos informations, alors que le site officiel de la course répertorie avantageusement toutes sortes d'informations, le camion "reprographie" imprime à l'attention des suiveurs et des journalistes... 13775 communiqués de presse chaque jour. Le public suisse ne le sait pas encore. C'est heureux.

Pierre Carrey

samedi, 18 juillet 2009

La grosse boulette du Team Columbia

Si les directeurs sportifs du Team Columbia étaient entraîneurs dans une équipe de foot, ils seraient tous virés sur le champ, ce samedi soir. L'objet du délit : ils ont perdu coup sur coup le maillot jaune et le maillot vert. Le premier était promis à George Hincapie, le capitaine de route américain, ancien lieutenant de Lance Armstrong. On sait que l'équipe Astana, plus encore que l'AG2R-La Mondiale du leader Rinaldo Nocentini, contrôle les échappées et filtre leurs compositions. Depuis le départ de Monaco, ils jouent les videurs de boîte de nuit sur ce Tour. Entre Colmar et Besançon, dans la bonne échappée de 12 coureurs, ils avaient laissé filer Hincapie. Leur vieil ami était le mieux placé au classement général. Même lorsque le Russe Sergei Ivanov (Katioucha) démarra à 11 kilomètres du but, il était toujours maillot jaune virtuel. A 4 kilomètres, il possédait toujours 35 secondes d'avance sur Rinaldo Nocentini.

Que s'est-il passé ensuite pour que George Hincapie rate de cinq secondes le paletot sacré ? Tout simplement, sa propre équipe a réduit l'écart. En football, c'est un peu le gardien qui marque contre son camp. Bien entendu, le Team Columbia a imprimé un train soutenu, mais sans affoler les compteurs. Elle disposait d'une marge de sécurité suffisante (près de 9 secondes au kilomètres) pour assurer à l'avant le maillot jaune de George Hincapie et à l'arrière le vert de Mark Cavendish. Dans les quatre derniers kilomètres, la Columbia a remonté son finisseur vedette. De fait, elle a été obligée de lancer le sprint, à une vitesse bien supérieure aux hommes de tête, qui, eux, perdaient du temps dans la désorganisation et les contre-attaques multiples.

Les stratèges du Team Columbia ont été trop gourmands. Hincapie peut légitimement leur en vouloir. Le dossier Cavendish est plus subtil. A la décharge de ses directeurs sportifs, "Cav" n'aurait sans doute pas pu reprendre à Besançon le maillot vert de Thor Hushovd. Distancé de cinq points le matin, il lui en aurait repris un tout au plus, selon le barême officiel. Le peloton arrivait pour la 13e place seulement. Il a été réglé par Cavendish, devant Hushovd. Mais, en fin de compte, le tonitruant British se retrouve classé 154e de l'étape, soit dernier du peloton !

Les commissaires l'ont ainsi sanctionné pour "sprint irrégulier". Car, en visionnant le film des ultimes hectomètres, un drôle de western se faisait jour en tête du peloton. Mark Cavendish a ainsi lentement tassé Thor Hushovd contre les barrières. Une image le montre même lâchant son guidon quelques secondes pour lui asséner un coup de coude. L'accrochage a suscité un gros coup de gueule d'Hushovd une fois la ligne franchie et un geste de la main de Cavendish qui traduisait son souverain mépris. En attendant, ce dernier accuse désormais 18 points de retard pour le maillot vert. A partir de demain, la montagne ne donnera peut-être pas lieu à une bataille épique entre grimpeurs ou candidats à la victoire finale. On sait en revanche qu'entre deux cols, les monstres de vitesse règleront leurs différends sur les sprints intermédiaires. Et que le Team Columbia à coeur de racheter sa grosse erreur de Besançon.

Pierre Carrey

vendredi, 17 juillet 2009

Le Tour de la résignation

Difficile de canarder les coureurs. Certes, il serait tentant d'épingler les favoris, de moquer leur apathie, de hurler sa colère d'un téléspectateur assoupi. Dans le peloton, le sujet fâche. Coureurs et directeur sportifs rétorquent qu'ils sont là pour gagner sur le Tour, pas pour assurer un divertissement. N'empêche. L'étape de Colmar, qui avait mis en péril le maillot jaune de Jan Ullrich à la fin du Tour 1997, a été une promenade de santé pour Contador, Armstrong et Klöden. Il paraît que les Saxo-Bank avaient un plan de bataille. Finalement, les frères Schleck n'ont pas bougé. Cadel Evans, qui découvre cet été les vertus de l'attaque, comme dans l'Envalira vendredi 11, voire hier matin, n'est pas non plus passé à l'offensive. "Il faisait froid. Bon, nous avions prévu qu'il essaie quelque chose dans le dernier col, mais il n'a pas pu", se justifiait son directeur sportif, Hendrik Redant.

Vrai qu'il faisait froid. Le thermomètre se figeait à 8°C au sommet des cols des Vosges. Sylvain Chavanel (Quick-Step), longtemps échappé avec le vainqueur de l'étape, Heinrich Haussler (Cervélo), a souffert d'un climat écossais. Il a également pâti d'une hypoglycémie, tout comme Brice Feillu (Agritubel), en contre-attaque dans le final. Sur ce Tour, le peloton se plaint tantôt du froid, tantôt du chaud. Il faudra songer à remplacer le direct des étapes par un long bulletin météo. Mais les sarcasmes sont gênants alors qu'une majorité des concurrents semble avoir levé le pied, au gré d'une lutte antidopage intensifiée. Sous couvert d'anonymat, quelques coureurs réclament un peu d'indulgence : "On fait ce qu'on peut..." Soit. Le malaise de ce Tour rappelle une boutade de Pierre Chany. Le "plus grand journaliste de cyclisme", mort en 1996, regrettait les Paris-Roubaix courus sans amphétamines. Moins bouillonnants, forcément.

Mais le courage n'est pas une affaire de produits dopants. Cette qualité fait cruellement défaut à plusieurs adversaires des Astana. Deux raisons possibles à ce sentiment de résignation. D'abord l'effroi devant le grand train plombé Astana. Il paraît imprenable, implacable dans sa trajectoire. Lance Armstrong a renforcé son blindage. Son emprise sur ses concurrents est presque comme celle exercée sur Jan Ullrich entre 2000 et 2005. En 2001, Armstrong tua son rival en le foudroyant du regard au pied de l'Alpe d'Huez, au terme d'une étape où il avait fait croire à une méforme. Comme de juste, c'est Armstrong qui a accéléré aujourd'hui dans le sommet du Platzerwasel. "Pour décourager ses adversaires", a précisé Johan Bruyneel, son manager. Carlos Sastre, Cadel Evans et Andy Schleck courent donc pour une 2e ou une 3e place sur le podium des Champs-Elysées.

La léthargie s'installe aussi à cause d'une peur nouvelle et très à la mode : la "peur du contre". Déjà, sur le Tour 2008, Evans et Vande Velde avaient hésité à suivre l'attaque de Sastre dans l'Alpe d'Huez. Le grimpeur espagnol était parti cueillir son maillot jaune. Personne n'avait osé l'accompagner, au cas où le reste du groupe serait revenu et aurait contre-attaqué. C'est la tactique du zéro risque. Elle s'avère utile pour garantir de belles places d'honneur. Sur le Critérium du Dauphiné libéré, le mois passé, Contador et Evans n'avaient pas osé flinguer le leader Valverde. Peut-être pour respecter une coalition extra-sportive. A l'époque, ils avaient chacun avancé une explication stratégique : suivre les autres pour ne pas s'exposer à une contre-attaque.

Dans ce contexte anti-vélo (car ce sport se construit dans l'offensive), il faut rendre grâce au tempérament de Brice Feillu. Le jeune Français a pédalé avec les oreilles pour boucler l'étape de Colmar. Il visait pourtant un banal rapproché au classement du meilleur jeune. "Au moins, j'aurais tenté quelque chose, expliquait-il à l'arrivée. Pourquoi je devrais avoir des complexes ? Les autres sont comme nous. Si je me sens bien, je ne vais pas attendre les trois dernières étapes pour attaquer."


Pierre Carrey

jeudi, 16 juillet 2009

Johan Bruyneel, le Parrain II

"Depuis que Johan Bruyneel n’a plus Armstrong avec lui, bizarrement, il fait moins peur aux autres directeurs sportifs. Avant, on sentait que ce type avait pris le pouvoir, comme un chef mafieux, et qu’il exerçait une sorte de peur sur les autres." Ces propos datent en décembre 2007. Soulagé, Eric Boyer, manager de Cofidis, pouvait s'épancher (1) sur son homologue flamand, qui entamait alors son transfert de Discovery Channel vers Astana. Johan Bruyneel était presque redevenu anonyme. En tout cas, il avait perdu son omnipotence de "Parrain", comme quand il fut associé aux victoires de Lance Armstrong dans le Tour, entre 1999 et 2005. Depuis le retour de son coureur à la compétition, le Flamand est logiquement redevenu le "Parrain", à bientôt 45 ans.

Baisers sur la bague, silence du "milieu", bénédiction des autorités apeurées, enrichissement et remise en ordre d'un système où presque tout le monde trouve son compte... Bruyneel en a profité pour restaurer tout son folklore. Jeudi matin, il a réussi à faire plier l'Union cycliste internationale, qui est revenue sur sa décision d'interdire les oreillettes vendredi, entre Vittel et Colmar. Dans les Pyrénées, le patron d'Astana avait d'abord lancé une pétition contre cette suppression temporaire. Comme la fédération internationale a tenu bon mardi, sur l'étape Limoges-Issoudun, Bruyneel a décidé de pourir l'ambiance avec ses 13 confrères signataires de la pétition. La course, tournée en parodie, s'acheva par un sprint. "Vous avez vu ce que ça donne sans oreillettes ? On a davantage de spectacle avec", a-t-il conclu devant les médias. Il a assumé la responsabilité de la gronde mais rejeté les causes profondes sur l'UCI et ASO, l'organisateur de l'épreuve. Lesquels n'ont pas voulu s'exposer à un nouveau mouvement d'humeur vendredi.

Johan Bruyneel a ainsi remporté sa première victoire sur ce Tour. Il avait été interdit de participation l'année dernière parce qu'Astana avait accumulé trop de scandales sous la direction de ses prédécesseurs (Saiz puis Biver). Cette année, non seulement il revient en pleine gloire, mais il modèle le paysage cycliste à sa guise. On prête à Armstrong d'avoir exigé la tête de Patrice Clerc, président d'ASO. Il l'a obtenue en septembre. Bruyneel, lui, aurait réclamé celle de Christian Prudhomme, sans succès pour le moment. Depuis cet hiver, les deux complices n'ont jamais manqué une occasion de décocher une flèche aux dirigeants et ex-dirigeants du Tour. Coïncidence, un autre de leurs ennemis, Dick Pound, président de l'Agence mondiale antidopage, a quitté ses fonctions l'an passé. Le service cyclisme du journal L'Equipe s'est réorganisé. Les tenants d'une théorie conspirationnistes voient un grand ménage au bazooka lancé par Armstrong et Bruyneel pour retrouver leur trône. Les plus modérés relèvent un ensemble de conditions favorables qui ont incité le septuple lauréat du Tour à sortir de sa retraite. Toujours est-il que la trajectoire de Johan Bruyneel en Parrain II est pour l'instant parfaite.

Au départ des étapes, il signe des autographes et dédicace son livre autobiographique, paru l'été dernier, non traduit en français. Coureur, il a remporté notamment deux étapes du Tour, en 1993 (battant le record de vitesse) et en 1995 (devançant Indurain au sprint et décrochant le maillot jaune pour une journée). Mais il est davantage connu comme manager-directeur sportif. Parmi ses pairs, il est le plus populaire du moment. Son palmarès depuis dix ans force l'admiration : douze victoires dans les grands tours (2) et zéro cas positif. C'est une carte de visite marmoréenne, inégalée dans le peloton contemporain. Sollicité de toutes parts, Johan Bruyneel absorbe une partie de la gloire qui revient à ses coureurs. La semaine dernière, pour trancher le conflit Armstrong-Contador, il est allé jusqu'à proclamer : "Le leader, c'est moi"...

Son directeur sportif français, Alain Gallopin, ne tarit pas d'éloges : "De tous les managers que j'ai rencontrés, Johan est le meilleur. Il est au niveau de Cyrille Guimard à son époque. Il est, plus encore que Bjarne Riis, celui qui comprend le mieux le cyclisme actuel". Bruyneel possède un diplôme d'économie et parle couramment six langues. Mais son coup de maître (ou de chance) est d'avoir lié son nom et un peu de son destin à Armstrong. Sans que l'on sache lequel des deux a façonné l'autre ni dans quelles proportions. Tout au moins, les deux hommes se ressemblent et se complètent. Ensemble, ils ont construit un mythe et propagé des histoires, telles ces reconnaissances d'étapes acharnées de la part d'Armstrong. Après 2005, Bruyneel a reconnu que ces sorties de forçat relevaient du plan communication. Mais il continue de les utiliser dans sa biographie officielle. A en croire son site internet, c'est lui qui "a convaincu [Lance] de passer des hivers à s'entraîner dans les Alpes et les Pyrénées."

Invincible sur le Tour de France, Johan Bruyneel en est devenu arrogant et provocateur. Le Parrain I pouvait traiter un reporter du Monde de "connard" en salle de presse, ou canarder de papier journal un directeur sportif français dont le manager avait critiqué Discovery Channel. Le Parrain II, qui arbore le même sourire cynique, peut massacrer l'étape du 14 juillet sur le Tour et ridiculiser l'UCI. Boyer et Madiot exceptés (et encore !), personne dans le peloton n'ose l'affronter brutalement, mettre en doute ses méthodes, ou dénoncer sa toute-puissance. Depuis 1998, le Tour de France a éjecté des managers pour moins que ça. Bruyneel, lui, attend un nouveau sacre, le 26 juillet, sur les Champs-Elysées.

 

Pierre Carrey



(1) Interview parue dans L'Humanité, 7 décembre 2007.
(2) Johan Bruyneel a "remporté" huit succès sur la Grande Boucle (avec Armstrong puis Contador), deux sur le Giro (avec Savoldelli puis Contador) et deux sur la Vuelta (avec Heras et Contador).